La préparation de la retraite : une folie « à la française » ?

Grégoire Sentilhes, président et fondateur de NextStage AM, partenaire historique du groupe Omnium Finance, nous explique tout.

Dans le monde des entrepreneurs et de l’investissement, Grégoire Sentilhes est une personnalité. Il est impliqué autant dans l’action entrepreneuriale que dans la réflexion économique et l’initiative philanthropique, avec le G20 des Entrepreneurs, pour faire entendre la voix des entrepreneurs. Nous le connaissons d’abord en tant que président et fondateur de NextStage AM, partenaire historique (2002) de Stellium Invest, filiale du groupe Omnium Finance.

Son expertise duale (entrepreneur et investisseur) nous donne la possibilité d’aborder ici avec lui un sujet complexe, source d’inquiétude mais aussi d’opportunités pour les Français : la préparation de la retraite.
(Interview recueillie par Irina Chausson, vice-Présidente du groupe Omnium Finance).

 

Question 1 (Irina Chausson) : « La définition de la folie, c’est de refaire toujours la même chose, et d’attendre des résultats différents », disait Albert Einstein. En quoi cette vérité peut avoir trait à la préparation de la retraite des Français, en 2019 ?

Réponse (Grégoire Sentilhes)Trois éléments principaux sont à mentionner à ce sujet :

  1.  A l’époque du baby-boom, les années 1960, lorsque le système de retraite a été mis en place, on était dans une logique, où il y avait environ 1 personne à la retraite pour 4 personnes actives et l’espérance de vie était moins élevée : on mourait, en moyenne, à 65-66 ans. Aujourd’hui l’espérance de vie se situe aux alentours de 84 ans, ce qui est un extraordinaire progrès, en seulement 50 ans. Mais progressivement nous allons basculer pour des raisons démographiques, à une situation d’1.5 actif pour 1 retraité de plus de 60 ans. L’impact est simple : nous étions, il y a 20 ans, à un taux de remplacement de près de 75%. Aujourd’hui, il est légèrement inférieur à 50%. Et si on ne fait rien, ce taux sera dans 20-30 ans à 25%. Le système de retraite par répartition doit donc être réformé pour tenir compte de cette bascule démographique, de manière à ce que les Français soient tous, fonctionnaires ou salariés en privé, sur un pied d’égalité, et cela d’une manière durable.
    Cependant pour des raisons d’évolution démographique, cette réforme ne règlera qu’en partie le problème et les Français le savent.
  2. Depuis 40 ans, ils se sont organisés pour épargner beaucoup, plus de 15 % de leur revenu, faisant des Français les plus grands épargnants au monde, derrière les Chinois, les Japonais, les Allemands. Cet effort d’épargne est par contre principalement fléché vers l’épargne sans risque et donc sans performance, notamment le fonds en euros (support financier garantissant le capital versé, net de frais d’entrée), ce qui constitue un paradoxe dans l’optique d’une préparation de retraite, à long terme (en moyenne de 24 ans…). D’ailleurs ce phénomène de perte de performance s’amplifie avec la baisse des taux durable que nous vivons actuellement.
  3. Ce qui fait une folie, c’est de ne pas tirer des enseignements, à la fois de ce que nous n’avons pas fait depuis 40 ans et de ce qui marche à l’étranger. Il s’agit précisément de pouvoir investir son épargne à long terme, principalement en « actions » et non pas en dette, et que cette épargne soit, dans des proportions significatives, investies en capital-investissement, c’est-à-dire dans l’économie réelle, de manière diversifiée. En effet, la performance moyenne du capital investissement est d’environ 8% par an sur 10 ans¹. C’est ce point central qui assure la pérennité et le succès des fonds de pensions anglo-saxons qui ont des allocations d’actifs fortes en capital-investissement.

Si je reviens à la question initiale, l’enjeu est de ne plus refaire la même chose, en attendant des résultats différents, grâce à l’effort conjugué de la réforme, plus solidaire, de la retraite par répartition qui est en cours et de la réforme de l’épargne retraite qui est passé dans le cadre de la loi PACTE, promulguée en juillet 2019.

 

Question 2 (IC) : Grégoire, depuis 2015 et ensuite à partir de 2017, vous avez joué un rôle important auprès du gouvernement dans l’élaboration, respectivement de la loi Croissance puis de la loi PACTE et du PER. En quoi la loi Pacte, crée-t-elle de meilleures conditions pour la préparation de la retraite des Français ?

Réponse (GS) : Jusqu’à présent, l’épargne des Français est investie dans des grands silos verticaux, tels que l’Assurance vie (en fonds euros), le livret A, le PEA, attachés souvent à des avantages fiscaux et avec deux conséquences : cela ne rapporte pas beaucoup et il est difficile d’en sortir.

Voici les 5 grands objectifs de la loi PACTE pour permettre aux Français de rendre leur épargne plus productive :

  1. Un premier objectif transversal, majeur, qui est d’orienter plus et à plus long terme l’épargne des Français vers l’investissement dans l’économie réelle (en actions) ;
  2. Permettre une meilleure transversalité de l’épargne des Français, tout au long de leur vie et donc de la flexibilité et de l’agilité entre différentes enveloppes, (Assurance-vie, PEE et PER) ;
  3. Démocratiser l’accès au capital-investissement. Le capital-investissement est la classe d’actifs attractive sur le long terme (la duration moyenne de l’épargne retraite est de 24 ans), qui offre un excellent profil rendement/risque ;
    Pourtant, si on pose la question à nos lecteurs pour savoir quand ils ont eu l’occasion de se voir proposer par leur banquier traditionnel ou leur assureur l’opportunité d’investir en capital-investissement, la réponse est quasiment : « jamais ». Le capital-investissement est donc une classe d’actifs à laquelle les Français n’ont eu que très peu accès, ces 20 dernières années, à moins qu’ils soient accompagnés et conseillés par des experts. La Loi PACTE a la volonté d’y remédier ;
  4. Généraliser le principe de la gestion pilotée par défaut. Il s’agit de mettre en place des solutions et des plateformes technologiques qui vont permettre aux gens de pouvoir « faire travailler » leur épargne, à l’horizon de 20, 25 et 30 ans, selon leur l’âge. Cette gestion pilotée par défaut a fait ses preuves dans le cadre de la loi Croissance (2016), sur l’épargne salariale, où en espace de 2 ans, cela a permis de faire basculer beaucoup de Français vers l’épargne en actions ;
    Ce principe traduit une réflexion très en profondeur dans la loi, sur le devoir de conseil qui, traditionnellement dans l’assurance-vie, se structurait autour de la gestion de risque. En épargne retraite, le devoir de conseil se focalisera sur l’optimisation de la performance à long terme par rapport à son propre horizon temps, qui est différent et unique pour chacun, dans une logique de diversification d’actifs ;
  5. Préserver la souveraineté économique des entreprises françaises. Ce dernier point se recoupe avec le premier. Si on regarde les choses telles qu’elles sont, l’épargne des Français est essentiellement utilisée pour financer des obligations d’état (que ce soit français, italien, grec, espagnol, portugais, etc.), c’est-à-dire de la dette qui rapporte peu et de moins en moins. Ceux qui investissent en actions dans notre pays, pour l’essentiel, ce ne sont pas tant les Français, mais les investisseurs américains, anglo-saxons, chinois…
    D’ailleurs, si on prend l’exemple des 5 premières licornes française, BlaBlacar, OVH, Deezer, Doctolib, Sigfox, leurs grands investisseurs sont majoritairement anglo-saxons.
    Il est absurde d’avoir beaucoup d’épargne et de ne pas l’investir et ainsi s’investir soi-même dans les « pépites de notre propre économie » !

Au-delà du sentiment patriotique, l’idée est de rehausser la performance de l’épargne des Français. A ce titre, je citerais encore une fois Albert Einstein qui affirmait avec élégance que « la force la plus puissante dans l’univers est celle des intérêts composés », qu’il qualifiait également de « 8ème merveille du monde » et dont il disait aussi que « celui qui les comprend les gagne… Et celui qui ne les comprend pas, les paie… ».
Ainsi, grâce à ce levier, un investissement de 10 000€, pendant 30 ans, sera fructifié différemment, selon le choix de performance/risque :

Il y a donc une convergence entre souveraineté et investir dans ce que l’on a de mieux. Il va y avoir un énorme travail éducatif à mener, pour faire prendre conscience de cet enjeu comme de cette opportunité aux Français, comme aux acteurs de l’épargne.

 

Question 3 (IC) : NextStage AM est une société de gestion spécialisée en capital-développement. En quelques mots, c’est quoi le capital-développement ?

Réponse (GS) : Dans le capital-investissement, il y a 3 grandes catégories :

  • capital-risque (l’investissement dans les start-ups, les sociétés qui démarrent) ;
  • capital-développement (l’investissement en fonds propres, en accompagnant et en renforçant les sociétés déjà établies, qui sont rentables et qui ont des perspectives de croissance importantes) ;
  • capital-transmission (LBO), qui correspond au rachat d’une entreprise par un fonds d’investissement qui utilise le levier de la dette pour financer son acquisition.

Le métier de NextStage se concentre sur le capital-développement, qui est de financer, en investissant et en renforçant les capitaux propres, pour accompagner des entrepreneurs de talent à la tête d’entreprises de taille moyenne de croissance. On voit bien que ce qui fait défaut en France (en particulier par rapport à nos voisins allemands ou italiens), ce ne sont pas les grands groupes et les startups, qui se sont beaucoup développées ces dernières années, mais c’est bien un tissu d’entreprises de taille moyenne, insuffisamment développées dans nos territoires. C’est pour cette raison que nous avons trop de déserts économiques en France. Le capital-développement est là justement pour accompagner et s’associer avec des entrepreneurs qui sont à la tête de ces entreprises et les aider à devenir des champions français, européens et mondiaux.

 

Question 4 (IC) : En quoi nos investisseurs particuliers peuvent-ils profiter de la chaîne vertueuse du capital-investissement pour préparer leur retraite ?

Réponse (GS) : Je pense qu’il y a une abscisse et une ordonnée.
L’abscisse, c’est le temps. Pour profiter de la chaîne vertueuse du capital-investissement, il faut être dans une logique de long terme, pour pouvoir justement profiter de la « 8ème merveille du monde », d’A. Einstein, que nous avons évoquée plus haut, la capitalisation des intérêts à long terme.
L’ordonnée est représentée par les 5 enveloppes, au travers lesquelles les investisseurs particuliers des sociétés du groupe Omnium Finance peuvent accéder au capital-investissement :

Pour mieux vous faire prendre conscience, j’ajouterai qu’en moyenne, un Américain a 66% de son épargne retraite investie en actions, cotées et non cotées. En France, ce taux doit être seulement aux alentours de 10%. Imaginons que l’on applique la même répartition à l’ensemble de l’épargne retraite des Français : cela aurait un impact positif sur le développement des entreprises et aussi sur la performance de la retraite des Français. C’est l’effet vertueux de l’épargne productive.

 

Question 5 (IC) : Entreprendre et investir, ce sont des valeurs que le groupe Omnium Finance véhicule depuis 27 ans, grâce à son réseau de consultants patrimoniaux indépendants qui aident des Français à investir pour répondre notamment au besoin de préparer leur retraite. Grégoire, vous vous définissez comme entrepreneur-investisseur ? Vous cumulez les deux ?

Réponse (GS) : La réponse est oui. En tant que président et fondateur de NextStage, que nous développons ensemble avec Jean David Haas depuis 2002, je me considère comme un entrepreneur-investisseur. J’ai été entrepreneur en France, en Europe, mais aussi en Chine, et aux États-Unis. Ainsi, j’ai une expérience riche et une légitimité, quand je parle à un entrepreneur.
D’ailleurs, quand on investit dans une entreprise, celle-ci n’attend pas que de l’argent, elle attend aussi tout l’accompagnement qui aide un entrepreneur à grandir. Prenons l’image d’un arbre, il ne suffit pas de l’irriguer mais il faut aussi le tailler, lui parler, enrichir son terreau, lui faire une greffe etc., pour qu’il puisse devenir un très bel arbre.

La philosophie de notre succès et donc de notre performance dans le temps, est que l’on doit être utile à nos investissements (dans les entrepreneurs et les entreprises que nous accompagnons) comme à nos investisseurs (par la régularité de la performance, mais aussi en donnant du sens à leur épargne). Avant de créer NextStage en 2002, j’avais l’occasion d’analyser les performances de tous les acteurs du capital-investissement, américains et autres, qui investissaient partout en Europe, aux Etats-Unis et en Asie. Et il y a une chose qui ressortait de manière systématique, que ce soit en capital-risque, capital-développement ou LBO, c’est que les meilleures performances résultaient toujours de la combinaison de 2 facteurs : l’apport des capitaux et, en même temps, l’apport d’une vraie valeur ajoutée opérationnelle auprès des entrepreneurs et notamment, l’expérience du développement à l’international, l’intégration de l’innovation, l’amélioration du business model, l’optimisation de la performance, le renforcement de l’équipe, etc.

On ne mesure jamais suffisamment à quel point, les entrepreneurs français sont trop livrés à eux-mêmes et trop seuls. C’est très frappant, surtout lorsqu’on regarde comment un entrepreneur allemand ou américain est accompagné. Il n’y a pas de réussites individuelles, il n’y a que des réussites collectives. C’est toujours le tissu qui fait la force du système et la réussite de ceux qui en font partie. Depuis 2002, NextStage a accompagné 134 entrepreneurs et aujourd’hui, nous avons 65 entreprises en portefeuille. NextStage est une entreprise cotée. En 2018, en moyenne, une entreprise accompagnée par nous réalisait 79 millions d’euros de chiffre d’affaires, avait une rentabilité de 15%, un EBITDA de 12 millions d’euros et un taux de croissance moyen de 51%, dont 27% en croissance interne.

 

Question-bonus (IC) : Personnellement, avez-vous préparé votre retraite ?

Réponse (GS) : Oui, le PER n’existait pas, j’ai un PERCO, j’ai de l’épargne salariale. J’ai travaillé sur la planification de ma retraite d’une manière diversifiée : immobilier & mobilier, et puis comme j’étais convaincu de ce que l’on faisait, j’ai historiquement régulièrement et massivement investi dans l’entreprise NextStage et dans les véhicules d’investissement qu’elle développe et qui sont, pour moi, la meilleure manière de préparer ma retraite ; c’est l’effet vertueux du temps long, du « capital patience » qu’Einstein décrit à juste titre comme « la 8ème merveille du monde ».

 

[1] Source : https://www.franceinvest.eu/wp-content/uploads/Etudes/Performance/France-Invest-Etudes-Performance-2018.pdf